une femme invisibilisée par le flou de l'eau, comme un féminin sacré sous un plafond de verre

Le plafond de verre de la spiritualité

Fréquentant les milieux spirituels et pratiquant la méditation depuis plus de vingt ans, je suis de plus en plus mal à l’aise – pour rester polie – face au manque cruel de représentations féminines dans les iconographies. Et ce, quelle que soit la tradition étudiée. Partout des figures masculines, depuis les dieux intraitables prêts à nous sanctionner aux hommes gurus qui témoignent de leur éveil. Mais qu’est-ce que l’éveil au juste ? J’en ai trouvé une définition que je trouve éclairante et que je vous partage : l’éveil est une « parfaite coïncidence avec le réel » [1]. Il s’agit de coïncider avec le réel avec grâce, intelligence et présence d’esprit. Et pour ce qui est de connaître le réel, les femmes sont plutôt bien placées, elles qui se confrontent sans cesse à la matérialité du quotidien.

La vie matérielle

Pourtant, les femmes sont systématiquement reléguées à l’arrière-plan, sauf à se conformer à ce qu’attendent d’elles les hommes. Et dans le champ spirituel, ce plafond de verre est particulièrement persistant. « Elles ne sont pas admises dans le domaine de la spiritualité. […] Les femmes sont renseignées sur elles-mêmes depuis des siècles par l’homme qui leur apprend qu’elles lui sont inférieures » nous rappelle Marguerite Duras. Mais aussitôt d’ajouter : « Et dans cette position de retrait, d’opprimées, la parole est beaucoup plus débridée, plus générale parce qu’elle reste dans la matérialité de la vie. Cette parole est plus ancienne »[2]. Les femmes connaissent la matière par saturation. Elles savent ce que coûte une journée de vie. Elles sont plongées dans le concret jusqu’au cou. Et il se pourrait bien que cette connaissance organique soit, non pas un handicap, mais un avantage.

Une parole ancienne

Si les femmes sont porteuses d’une parole de vérité, il s’agit aujourd’hui de la reconnaître pour ne plus l’étouffer. Mais comment redonner place à cette vérité s’il n’existe pas de représentation de sagesse féminine dans l’espace public, ni d’accès à de vrais modèles féminins spirituels ? C’est bien là que se situe le débat. Et il est loin d’être accessoire. Car aujourd’hui, si notre monde souffre autant de violence et de destruction systématiques, c’est peut-être qu’il a oublié les valeurs portées jadis par des cultures anciennes qui honoraient les déesses et respectaient la vie et la nature. J’entends par là que non seulement retrouver un équilibre féminin/masculin est une urgence pour cesser d’humilier la moitié de l’humanité mais de plus, les valeurs incarnées par le féminin pourraient bien être une clé de sauvetage de la planète.

L’âge d’or

Car la civilisation ne commence pas avec la bible et le pêché originel, loin de là. Dès que l’on s’intéresse au travail colossal mené par les chercheuses, historiennes et archéologues qui ont étudié la préhistoire [3] – et notamment la période néolithique – on découvre, non pas des tribus de brutes épaisses qui tirent leurs compagnes par les cheveux, mais des organisations sociales qui vénéraient la grande déesse et faisaient preuve d’une harmonie qui évoque bien un âge d’or.

Il y a plus de 5000 ans, le culte de la Déesse exprimait ainsi « une vision du monde où l’art et la vie se préoccupent plus de cultiver la terre et produire les biens nécessaires à l’existence matérielle et spirituelle que de guerroyer, conquérir et piller » [4] Les sociétés anciennes avaient choisi de donner aux forces gouvernant l’univers « la forme d’une mère nourricière et généreuse, une conception plus rassurante sur le plan psychologique et moins génératrice de tensions sur le plan social que celle d’un dieu jaloux et justicier » [5].

Le principe féminin

Dans le bouddhisme tibétain, tradition que j’ai rencontrée il y a plus de vingt ans et que j’étudie toujours avec une grande joie, il est clairement énoncé que le principe féminin est la base de tout. Il est l’espace fertile de l’ensemble du monde manifesté. Il est la mère de tous les bouddhas. S’ensuit que dans le tantra tibétain « tout type de dénigrement des femmes est considéré comme une violation, en particulier le fait de décrier leurs qualités spirituelles ou la pureté de leurs corps » [6].

Donc, même si le bouddhisme est au fil des siècles devenu aussi patriarcal que les autres religions, n’oublions pas qu’à la base il est fondé sur un profond respect du principe féminin fondateur ainsi que sur le respect des femmes. Mieux encore, si la vision du sacré selon le tantra tibétain implique que l’on réalise en soi aussi bien la dimension féminine (symbole de la sagesse) que la dimension masculine (symbole de l’action), spirituellement parlant « c’est la réalisation du féminin qui doit venir en premier ; il faut posséder la sagesse pour pouvoir mettre en action les moyens habiles » [7].

Or que se passe-t-il aujourd’hui au niveau politique, économique et social ? L’exact inverse, à savoir que l’action (brutale) vient trop souvent avant la réflexion (aussi aléatoire que rapide).

Résister à la domination

Mais comment faire pour inverser le mouvement et résister aujourd’hui à cette domination patriarcale qui a contaminé notre vision du monde ? Premièrement, sortir de notre sentiment d’imposture. Celui qu’en tant que femme nous pouvons ressentir dans le domaine spirituel. Contrairement à ce que veulent nous faire croire les religions actuelles, nous ne sommes pas des enfants condamnées à suivre « une longue série de figures paternelles d’enseignants, de prêcheurs, de politiciens » [8]. Cela fait peur bien entendu, car dès qu’elles prétendre à une compréhension spirituelle, les femmes sont traitées de folles, d’hystériques. Ou alors elles sont ridiculisées et méprisées. Il n’y a qu’à regarder de quelle manière la société moderne a réussi à ringardiser la notion de féminin sacré.

Donc déjà, il s’agit pour les femmes – et les hommes qui y gagneraient beaucoup aussi évidemment – de reprendre un peu de distance par rapport aux leçons sagement apprises. Par exemple en étudiant le travail de celles qui, aujourd’hui comme hier, décryptent les histoires anciennes enfouies sous l’histoire officielle.

Féconder notre imaginaire

Deuxièmement, il s’agit de repeupler notre imaginaire et notre quotidien de figures féminines inspirantes : déesses, femmes accomplies, éveillées, sœurs et mères de cœur.

Une de mes grandes joies est d’avoir trouvé dans la tradition tibétaine une myriade d’inspiratrices hautement colorées. Car, même s’il est occulté par l’image du Bouddha puis par des lignées de maîtres et d’enseignants masculins, le souvenir de ces divinités femmes a néanmoins résisté à la destruction totale, contrairement à ce qui s’est passé dans nombre de religions. Il suffit de changer notre regard et de nous y intéresser pour déterrer leurs biographies et les nombreuses peintures et dessins qui les représentent.

Que découvrons-nous alors ? Une vérité stupéfiante : loin d’être les images pieuses d’une sagesse calme et tranquille, ces figures féminines sont insolentes et inconvenantes. Les contempler nous libère alors de notre peur viscérale de ne pas être conformes aux attendus : elles sont fières, sauvages, crues, courroucées par l’injustice, vieilles ou jeunes, belles ou laides, mais toujours irrésistibles. Leur sexualité est ardente, leur intelligence tranchante. Tout l’inverse de ce que l’on accorde aux femmes aujourd’hui. Et ces caractéristiques sont le signe de leur puissante réalisation, de leur éveil. Découvrir ces inspiratrices nous offre la permission de « naître femme entière à l’existence » non pas pour opprimer, vaincre ou imposer sa loi. Mais comme« la chance enfin donnée d’amener, au grand jour du partage commun, des pratiques, des forces, des savoirs de femmes si longtemps maintenus au secret, exploités sans vergogne, humiliés de mépris et de discrédit » [9].

Changer de décor

Je me souviens avec émotion du jour où j’ai reçu en cadeau ma première statuette de déesse tibétaine. Je l’ai posée sur un petit meuble, près de mon coussin de méditation et tout a changé. J’avais soudain l’impression d’avoir ma place sans plus avoir besoin de m’identifier à un homme pour pratiquer. Subtilement mais profondément une autre manière de me poser, de méditer, de penser s’est mise en place. L’horizon s’est ouvert à de nouveaux possibles enthousiasmants et réconfortants. Je pouvais assumer mon féminin. Je n’étais plus en danger car j’étais reconnue. C’est évident, « dans une culture où le genre est la division principale, nous avons besoin d’images des deux genres pour nous rendre capables d’entrer dans tous nos pouvoirs » [10].

S’entourer de représentations féminines dans nos lieux de vie, nous aide à reprendre le pouvoir sur nos vies. Nous pourrons alors partager, pour le bien de toutes et tous, notre expérience au « féminin ». Avec un sentiment légitime de puissance et de connaissance.


J’organise deux week-ends de méditation cet été, en mai et en juillet. Les enseignements s’appuieront sur une lignée féminine. Laissez-moi un commentaire si vous souhaitez recevoir les informations.


[1] Lalita Devi citée par Daniel Ogier dans La folle sagesse de la yogini, Almora, 2020.

[2] La vie matérielle, Marguerite Duras, Gallimard, 1987.

[3] Voir entre autres Riane Esler, Marija Gimbutas, Françoise Gange, Françoise d’Eaubonne, Marylène Patou-Mathis.

[4] Le calice et l’épée, Riane Eisler, Robert Laffont, 1989.

[5] Le calice et l’épée, Riane Eisler, Robert Laffont, 1989.

[6] Le souffle ardent de la dakini, Judith Simmer-Brown, Kunchab, 2004.

[7] Le souffle ardent de la dakini, Judith Simmer-Brown, Kunchab, 2004.

[8] Quel monde voulons-nous ? Starhawk, Cambourakis, 2019

[9] Paroles de femmes, Annie Leclerc, Grasset et Fasquelle, 1974.

[10] Rêver l’obscur, Starhawk, Cambourakis, 2015.


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8 réflexions sur “Le plafond de verre de la spiritualité”

  1. Ressentir de la joie, un souffle de liberté possible à la lecture de ce texte qui est venu à moi, sûrement pas par hasard.
    Une petite voix entend le mot oser se répéter, ne plus se murer ou se laisser emmurer du fait d être une femme.
    Sur le coussin, sentir la lignée, je la connais peu celle des déesses mais je veux bien les découvrir… merci pour cette transmission possible
    Christelle

    1. Marie-Laurence Cattoire

      Merci Christelle, les lignées féminines sont pour nous une occasion véritable de renouer avec la joie, c’est tout à fait juste. Je vous envoie les infos par mail. À très vite

  2. Fils de Françoise d’Eaubonne chez qui le spirituel, même s’il n’est pas prédominant dans son œuvre, est bien présent (Le sexocide des sorcières, L’évangile selon Véronique, etc.), et membre de l’Ecole Itsuo Tsuda, je souscris pleinement à vote propos.

    L’infériorisation du Féminin, avant tout par l’infériorisation des femmes mais aussi chez l’homme, est une malédiction anthropologique, dont le dépassement conditionne la survie de notre espèce, et une malédiction de vie pour tout homme qui ne peut qu’en être diminué.

    Par ce message, pensant que cela pourrait vous intéresser, je voulais vous signaler les écrits de mon amie (et ma waka-senseï ) Manon Soavi qui se bat pour faire connaitre le leg des grandes Senseï de notre art, ici par exemple : https://www.ecole-itsuo-tsuda.org/fukiko-sunadomari-et-les-effacees-de-lhistoire/

    Mes sœurs ne sont pas si nombreuses dans le domaine spirituel à remettre en cause le patriarcat de leurs chemins traditionnels qu’il faille ignorer les liens possibles que l’on peut contribuer à tisser.

    1. Marie-Laurence Cattoire

      Cher Vincent,
      je suis heureuse et honorée de vous lire ici.

      « Le Sexocide des sorcières » est une œuvre majeure pour comprendre dans quel monde nous vivons (Merci à Elise Thiébaut de l’avoir réédité). « Les femmes avant le patriarcat » est également un livre qui montre la puissance et l’intelligence de votre mère.

      Merci pour le lien, je vais regarder attentivement car je ne connais pas. Je travaille actuellement sur la place des femmes dans la spiritualité et je suis certaine que ces nouvelles sources que vous m’apportez vont nourrir ma réflexion.

      Continuons à tisser des liens,
      Bien amicalement
      Marie-Laurence

      1. Beau projet ! Et je passerais vos remerciements à ma copine Elise 🙂 Pour les femmes avant le patriarcat, j’en ais fait une intro en 23 pour une édition italienne ici : https://www.francoise-d-eaubonne.org/2023-preface-de-les-femmes-avant-le-patriarcat/

        Vous avez peut-être déjà vu aussi passer « Gaia et Dieu.e un écoféminisme chrétien est possible » https://editionsatelier.com/boutique/accueil/480-gaia-et-dieue-un-ecofeminisme-chretien-est-possible–9782708247901.html à ma connaissance le seul livre en français qui évoque l’engagement depuis les années 80 des théologiennes écoféministes, principalement anglo-saxonnes ?

        Et, pour sortir de notre Nord global, le site https://jineoloji.eu/fr/ Jineolojî peut servir de porte d’entrée à la pensée Yezidi. C’est souvent aux marges des Empires que se trouvent les interstices dans lequel la spiritualité féminine a conservé une forme de vivacité… Ainsi des San aux frontières sud-est de la chine, etc…

        Tout aussi amicalement,
        Vincent d’Eaubonne

        1. Marie-Laurence Cattoire

          Merci pour ces sources précieuses que je vais explorer.
          Je vous tiendrai au courant de l’avancement de mon côté.
          Amicalement

  3. Quel souffle traverse ton texte Marie Laurence, un immense merci pour tes publications, qui me questionnent et me déplacent.
    En tant que méditante des figures féminines m’accompagnent, de la conque gravée représentant Tara verte dans mon espace dédié à Tsultrim Allione, Pema Chödrön et bien d’autres encore …
    En tant qu’artiste à des mères et des sœurs, telles Louise Bourgeois, Frida Kahlo, Annette Messager, Kiki Smith, Chiharu Chiota et bien d’autres encore …
    Autant de femmes puissantes et inspirantes qui m’invitent à entrer dans la danse de la vie pour tisser toutes et tous ensemble un monde plus ouvert et plus juste .

    1. Marie-Laurence Cattoire

      Comme je suis heureuse de te lire Brige,
      voilà, c’est cela : s’entourer de figures féminines pour se rappeler ce que Riane Esler appelle si joliment « le génie féminin ». Nous réapproprier ainsi une part de ce génie plutôt que de l’abandonner aux autres et de nous sentir illégitimes.
      As-tu lis le formidable et court essai de Françoise d’Eaubonne « Le sexocide des sorcières » ?
      Il est passionnant d’un point de vie historique et systémique.
      Je te souhaite un bon dimanche et t’embrasse.

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