La première fois que j’ai entrevu la perspective d’un chemin qui m’appartiendrait, clairement distinct de celui tracé par mes parents, c’était un jour d’Avril 1976, en Andorre. J’avais 13 ans. La principauté d’Andorre, une drôle de petite enclave prise entre la France et l’Espagne, où le collège avait eu l’idée de nous emmener en voyage scolaire. Nous déambulions à travers les rues. Faussement désinvoltes, nous cherchions des cadeaux à rapporter chez nous.
Mon premier vinyle
Je passe devant un magasin de disques comme il en existait à l’époque : vitrine tapissée de pochettes de disques et des étoiles de couleurs vives qui annoncent les promotions à ne pas manquer. J’y entre avec quelques camarades. À l’époque j’étais toujours un peu gênée, alors j’arpente timidement les rayons. Tandis que ça babille et papote autour de moi, je me fige soudain devant une image : la photo en noir et blanc de la créature la plus stylée que j’aie jamais vue. Elle me harponne de son regard, androgyne. Ses doigts fins retiennent un veston sur l’épaule. Sa chemise blanche presque débraillée est accessoirisée d’une mince cravate noire dénouée. Une petite broche en forme de cheval fait comme un porte-bonheur. À moins qu’elle soit une clé pour ouvrir les mystères de ma jeune adolescence.
Patti Smith apparaît à travers l’œil de Robert Mapplethorpe. Son attitude est à la fois distante, presqu’ indifférente et pourtant magnétisante. La créature me dit « je n’ai pas besoin de ton approbation mais je suis OK pour partager deux trois choses avec toi ». Je ne connais rien de cet album. Jamais entendu parler. Il n’y a pas de cabine d’écoute. Je n’ose pas poser de questions au vendeur. J’achète le trente-trois tours, qui me semble immense, sur le champs. Je suis fébrile mais sans hésitation. Ce sera mon souvenir d’Andorre.
Horses
De retour chez moi (enfin chez mes parents) je place Horses sur la platine de mon père. Dans le salon qui prolonge notre cuisine salle à manger périgourdine, je m’asseois, presqu’ inquiète, sur le canapé défraîchi. Mon corps est rempli de curiosité et d’attente. J’écoute.
Face A : gloria/redondo beach/ birdland/ freemoney.
Je me lève, retourne le disque.
Face B : kimberly/ break it up/ land/ elegie.
J’ai treize ans, je chavire. Je bascule. Sens dessus dessous. Les polarités s’inversent.
Et il leva les mains et dit : C’est moi, c’est moi
Je te donne mes yeux, prends-moi, oh maintenant, s’il te plaît, prends-moi
Je suis un corbeau d’hélium qui t’attend, s’il te plaît, prends-moi
Ne me laisse pas ici [1]
Trouver la femme
Comment une femme peut-elle chanter ainsi ? Sur quelle terre est-elle née pour oser écrire de tels mots ? De quelle matière est-elle faite pour déclamer une prose d’une telle puissance ?
Jusqu’alors j’écoutais les mêmes disques que mes parents – pink floyd, genesis, led zeppelin et ceux que j’oublie, que des hommes du reste. Sur un coup de tête, je m’offre mon premier album à moi et LA femme me transporte ailleurs. Grâce aux indices dont Patti parsème ses textes, s’ouvre à moi le pays des poètes et des poétesses sauvages, celles qui n’ont pas peur de leur folie, ceux qui ne demandent plus la permission d’exister.
Le Pain des Ange
Un demi-siècle plus tard, je lis Le Pain des Anges, le nouvel ouvrage de Patti Smith. S’y révèle une écriture de plus en plus sensible, c’est-à-dire minutieusement pétrie à partir de ses sensations : parfums, textures, le goût de la nostalgie, les couleurs de l’humilité et des paysages. Elle y parle de son enfance, de ses jeunes années à Chicago. De son amour pour son frère et ses deux sœurs. Des jeux magiques qu’elle invente pour les embarquer avec elle. On y comprend sa témérité devant les durs à cuire du quartier. Puis vient son appel irrépressible vers l’art, suite à sa première visite dans un musée à Philadelphie.

Ce qui est remarquable, à travers la narration de ses huit décennies de vie, c’est que Patti Smith ne renonce jamais à cet appel des muses. Elle organise toute son existence autour des différentes pratiques artistiques qui s’offrent à elle : écriture, chant, performances, lectures, dessins, photographie. Et aujourd’hui, alors qu’elle approche de ses 80 ans, sa vie démontre une incroyable cohérence. Elle fait sens. Les errances fougueuses se transmutent en création. Le chaos s’ordonne.
Notre pain quotidien
Cette autobiographie me permet de découvrir de quelle manière Patti Smith a sans cesse tiré de chaque moment de vie ses mots, ses poèmes, ses chansons, ses images. Tout son art naît de son quotidien. Mais un quotidien soigneusement accueilli, observé, aimé. Un quotidien où tout est sacré — une paire de bottes usées, une robe élimée, un livre, une brosse à dent, une série télé — car tout y est profondément imprégné de son expérience. Tout est sacré car vivant, troublant, émouvant.
Serait-ce donc ça la spiritualité : aimer suffisamment notre quotidien en le traversant de tout notre être ? Et ainsi honorer la dimension sacrée de toute chose ?
[1] Patti Smith, Birdland, Linda Music Corp. 1975. Traduction par mes soins.
À propos d’objets du quotidien et en particulier de brosse à dents, je vous invite à écouter l’émission la 20e heure par Eva Bester du 20 avril 2026 sur France Inter.
À propos de spiritualité du quotidien, j’organise un week-end de méditation du 3 au 5 juillet prochains, en résidentiel, à une heure de Paris. Laissez-moi un commentaire pour recevoir les informations.



