Mon interview dans La Vie

L’année dernière, l’hebdomadaire La Vie m’a interviewée à l’occasion de la grande journée Méditation 2018 qu’ils organisaient à Lille avec l’École occidentale de méditation. Retour sur la bienveillance en entreprise.

Cheffe d’entreprise, vous accompagnez vos clients dans leurs relations médias depuis une trentaine d’années. Qu’est-ce qui a le plus changé dans la vie professionnelle ?

Les relations précisément. La relation humaine s’est énormément dégradée, à tous les niveaux de gouvernance de l’entreprise. En trente ans, on a absolument tout industrialisé, y compris les rapports humains. Au nom de la sacro-sainte rentabilité, nous nous sommes laissés piéger par un ensemble de process qui nous étouffent. Nous avons emprunté à la comptabilité tous ses outils et son langage. À commencer par les tableaux Excel qui sont devenus la terreur des managers et la poudre aux yeux qu’on lance aux financiers. Le problème, c’est qu’il n’y a plus de méchants ni de gentils dans l’histoire. Nous sommes tous impliqués et faisons souvent rebondir sur notre entourage la brutalité que nous subissons nous-mêmes. C’est pourquoi la retour à la bienveillance est aujourd’hui une urgence sanitaire.

Face à la description que vous faites du monde de l’entreprise, la bienveillance n’est-ce pas un emplâtre sur une jambe de bois ?

On associe souvent la bienveillance à quelque chose d’un peu niais, qui impliquerait qu’on dise oui à tout, qu’on courbe l’échine avec un sourire aux lèvres. Or la bienveillance est tout l’inverse de la mollesse. Elle est une attitude très courageuse, qui s’appuie sur une vision claire des événements. La bienveillance ne consiste pas à vouloir être gentil, ce qui ne ferait qu’aboutir à ce que le maître spirituel Chögyam Trungpa appelait la « compassion idiote ». La bienveillance consiste à développer une attention fine, à devenir plus attentifs et plus attentionnés. Et la bonne nouvelle c’est que cela s’apprend. Il existe des pratiques dédiées qui nous aident à développer une présence attentive, chaleureuse, ouverte, pleine d’intelligence. C’est cette qualité de présence qui nous permet de prendre soin de soi, des autres et des situations quotidiennes.

Quelles sont ces pratiques dédiées que vous évoquez ?

Il s’agit de méditations héritées de la tradition bouddhiste qui sont transmises lors de stages en résidentiel. Elles nous invitent, par l’évocation de souvenirs heureux, à nous relier à l’ouverture de notre cœur et à une certaine confiance en la vie. Ces pratiques nous entraînent à retrouver la dimension humaine de notre être que le monde du travail a justement tendance à ne plus considérer. Nous savons tous que nous sommes des êtres humains mais nous avons du mal à faire entrer cette notion dans les tableaux Excel ou dans les reportings. Si ce n’est dans ceux destinés à gérer « les stocks de ressources humaines »… Les pratiques de bienveillance nous mettent directement en relation avec notre humanité, notre vulnérabilité. Cette vulnérabilité n’est pas une faiblesse comme on pourrait le croire, mais notre capacité à cesser de vouloir toujours avoir raison pour reprendre l’expression de Fabrice Midal dans son ouvrage La tendresse du monde *.

J’aime beaucoup, pendant une réunion, défendre avec enthousiasme mon point de vue mais dans le même temps, me laisser convaincre par une autre approche si elle me semble plus pertinente.

Vouloir avoir toujours raison n’a aucun intérêt, c’est même un signe de bêtise. Il est beaucoup plus utile d’apprendre à écouter, à soupeser, à danser avec les surprises et les changements. Sentir que l’on peut faire face à l’imprévu, qui est la vie même, au lieu de le fuir frénétiquement, est une ressource formidable. La bienveillance a le souci de la justesse ; et pour être juste il faut cesser d’avoir peur de la vie ou de ce qui pourrait nous arriver.

En quoi voir plus clairement le monde peut-il nous rendre bienveillants ? On pourrait penser, à l’inverse, que cela va nous rendre plus méfiants ?

Souvent, nous sommes à côté de la plaque, à côté de notre vie, par manque d’attention. Et nous sommes maladroits, brusques, voire injustes, par manque de précision. La bienveillance nous aide à travailler la précision, cette vue claire dont vous parler, qui prend appui sur notre humanité commune. Et la précision est mère de la douceur. Nous réalisons que nos collaborateurs, nos clients, nos fournisseurs ne sont pas des ennemis à combattre, des concurrents à écraser ou des incompétents à dépasser, mais des femmes et des hommes qui ont leurs propres difficultés, leurs propres obstacles. Prendre cela en considération, sans avoir besoin d’en parler, mais par une pleine présence à l’autre, change tout. La bienveillance nous apprend l’accueil, qui n’est pas une acceptation naïve, mais une ouverture pleine de bon sens.

Lorsque je suis en rendez-vous professionnel, à l’instant où je me rappelle que je peux être pleinement là, de tout mon corps, de tout mon cœur, de tout mon être, l’ambiance change, les relations changent, sans qu’il soit besoin d’en dire quoi que ce soit.

Et je vois alors la personne en face de moi commencer à se détendre. Elle s’autorise à être davantage elle-même, avec sa personnalité et sa force créative.

Pensez-vous que le bien-être au travail, très à la mode en ce moment, soit une forme de bienveillance ?

Je ne peux pas faire de généralité. Pour ma part, je ne parle pas de méditation ou de bienveillance à mes clients. La bienveillance est un travail personnel, un chemin de vie qui prend du temps. Et dont les fruits n’ont pas besoin d’être nommés ou valorisés. Nous pouvons juste les offrir à notre entourage professionnel. Le bonheur au travail prend trop souvent la forme d’une nouvelle injonction : si tu n’es pas heureux au travail c’est que tu as raté ta vie, tu n’es qu’un loser. Donc cela ouvre à une culpabilité de plus. La vie professionnelle est difficile, notre monde économique est impitoyable. Et ce ne sont pas des cours de yoga en entreprise, l’accès à une piscine chauffée, à un toboggan ** ou des applis sur smartphone qui résoudront cela.

C’est à travers un rendez-vous intime avec nous-même que nous pourrons retrouver une profonde joie.

La joie est un des visages de l’amour illimité que présentent les pratiques de bienveillance. Une joie profonde, très humaine, capable d’inclure les hauts et les bas de l’existence au lieu de s’en désespérer. Cela me semble une voie bien plus réaliste et bien plus « efficace » que n’importe quel outil de bien-être.

* La tendresse du monde, L’art d’être vulnérable, Fabrice Midal, Flammarion 2013
** Référence à cette mode, chez Google ou Microsoft par exemple, qui veut rendre plus ludique la vie en entreprise http://blog.kollori.com/les-plus-beaux-toboggans-dentreprises/

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