Ce n’est pas un projet. Je ne pense pas que Patti Smith se soit dit qu’il fallait mettre en lumière la vieillesse. Elle n’a pas décidé de prouver qu’un corps n’était pas à mettre au rebut passé la date de péremption. Chez la rockeuse-poétesse c’est naturel. Elle est comme elle est. Elle incarne pleinement la vie d’une femme, d’une artiste, d’une mère qui avance sans artifice, en prenant le plus grand soin de son expérience et de celle des autres.
Dès le début de son entretien avec Laure Alder – une autre vieille remarquable – à la Maison de la Poésie en 2026[1], Patti répond : « J’aime juste être en vie. D’ailleurs, quelle est l’alternative ? J’étais souvent très malade quand j’étais enfant : tuberculose, scarlatine, pneumonie… Mais je n’ai jamais perdu ma détermination à continuer à vivre, à continuer à apprendre. J’ai toujours embrassé la vie, je n’ai jamais été dans l’autosabotage. Je suis bordélique et chaotique peut-être, mais jamais autodestructrice.
J’ai hâte de me réveiller chaque jour juste pour voir ce qui va arriver ensuite !…
Chaque jour de nouvelles possibilités s’ouvrent : la rencontre avec un nouveau livre, un nouveau film, un nouvel enfant… J’ai déjà vécu 80 années et j’espère bien en vivre 30 bonnes de plus ! »
La vieillesse, sujet vital
Dans son livre La voyageuse de nuit[2], Laure Adler s’interroge sur notre rapport à la vieillesse : « […] les vieux sont devenus des corps encombrants et un sujet si peu intéressant qu’on préfère mettre la poussière sous le tapis et ne pas en parler. Vieillesse, silence assourdissant. Vieillesse, désespoir hurlant. Vieillesse, pourtant sujet vital, sujet principiel qui nous concernent toutes et tous, quel que soit notre âge. Vieillesse, citoyenne. Vieillesse, bienveillance. Vieillesse, don de soi. Vieillesse, éminent principe de droit qui conditionne notre rapport aux autres. »
Quand Patti Smith hurle en concert, sur les scènes d’Europe et d’ailleurs : « Use your rights, don’t let our leaders pull us apart ! » elle incarne magistralement cette vieillesse citoyenne, cette vieillesse bienveillance, fruit d’un long parcours engagé autant que celui d’un amour de la vie jamais démenti.
La vieillesse sans artifice
Le visage de Patti Smith est depuis toujours sans maquillage. Ses cheveux ne sont pas teints. Sa peau n’est ni liftée ni épilée. Et c’est tellement étonnant de nos jours ! Tellement choquant ! Et tellement assumé par elle que cela nous ouvre de nouvelles perspectives. Est-il possible d’avoir le droit de vieillir sans honte quand on est femme ? Est-il possible de donner à voir son corps qui change, sa figure qui se transforme sans chercher à minimiser la marque du temps ?
J’ai vu Patti Smith trois fois en concert : quand elle avait 33 ans, quand elle en avait 50 et cette année, alors qu’elle approche les 80 ans. Je l’ai vu changer. J’ai vu son apparence se modifier. Sa voix est devenue plus grave au sens propre comme au figuré. Son regard est devenu de plus en plus singulier avec cet étrange strabisme qui m’émeut. Ses cheveux sont aujourd’hui pareils à ceux d’une vieille indienne sage et indomptable. Ses mains portent toujours une grâce indicible qui s’accompagne aujourd’hui de mille rides. Son corps, qualifié de « rachitique » par les chroniqueurs de Rock & Folk dans les années 70, s’est alourdi pour mieux s’ancrer. Pour mieux danser barefoot[3]…
Sortir la mort de l’invisibilité
En traversant huit décennies de vie, Patti Smith a aussi très souvent connu la mort de ses aimé·es : parents, frère, amours, poètes, musiciens et chanteuses amies… Et ces morts, elle les a en quelque sorte documentées. Avec son Polaroïd, en allant photographier les tombes. En écrivant leurs traces dans sa propre mémoire. En évoquant les liens indéfectibles qu’elle entretient avec « ses morts ». Patti Smith nous offre la vie de ses cher·es disparu·es en prenant soin de leur disparition.
La mort n’est plus taboue avec elle, elle devient le centre et le motif de sa poésie.
Le souffle de la dakini

Dans le bouddhisme tibétain, la dakini représente le principe féminin, principe qui est la base primordiale de tous les phénomènes et de l’esprit. La dakini est souvent représentée comme une jeune femme qui danse dans le ciel, vive comme le vent, spacieuse comme le cosmos, dont la beauté et la grâce subjuguent et inspirent. Mais quand il s’agit de protéger l’intégrité de la méditation et des enseignements spirituels, la dakini n’hésite pas à prendre une forme courroucée et à se révéler aux méditants sous l’aspect d’une vieille femme qui vient les réveiller et – pourrait-on dire à l’occidentale – les remettre sur le droit chemin spirituel.
Dans la tradition tibétaine, la dakini est parfois si vieille et effrayante que les grands yogis ne l’identifient pas tout de suite. Il leur faudra encore étudier un peu avant de comprendre qui elle est… Car la dakini* symbolise une sagesse ancestrale qu’il est parfois bien difficile de reconnaître…
Ainsi dans ce chemin spirituel, la vieille femme tranchante vient nous sortir de notre torpeur ou de notre autosatisfaction pour nous accompagner plus loin sur le chemin de la connaissance et de l’éveil… La voici pleinement déployée, la vieillesse bienveillante. Inspirant non ?
* J’enseigne un week-end d’enseignements et de méditation Le Souffle de la Dakini, du 11 au 13 décembre 2026 en région parisienne.
[1] Entretien du 7 avril 2026 à la Maison de la Poésie, traduction de l’extrait par mes soins.
[2] La voyageuse de nuit, Laure Adler, Livre de Poche, 2021
[3] Dancing Barefoot, sur l’album Wave, Arista Records, 1979
Crédits photos : ©Steve Peters et ©Lionel Flusin



