Maya Angelou allongée sur son lit en train d'écrire à la main, en 1982, dans une chambre d'hôtel.

Est-il encore possible de soutenir un regard ?

Hier matin, je suis dans le transilien qui me conduit à Paris. J’ai trouvé une place assise à l’avant du train et me plonge dans la lecture du « voyage d’une parisienne à Lhassa » d’Alexandra David Neel. Comme d’habitude à l’arrêt de Melun, de très nombreux voyageurs montent à bord.

Un homme s’assoit face à moi. Je vois ses baskets, son jogging noir, le bas de son sweat adidas. L’atmosphère a changé depuis qu’il est là. Je sens sa présence sans qu’il n’ait rien à faire. En levant discrètement mon regard vers son visage, je rencontre ses yeux noirs et profonds qui me fixent au même moment. Je soutiens ce regard quelques secondes, qui me semblent des minutes. Lui soutient de même. Ni l’un ni l’autre ne sommes dans la séduction. Non plus dans la gêne ou l’excuse. Il s’agit d’un échange de regard assumé, qui vient me percuter et me réveiller pas sa franchise sans arrière-pensée. Un regard qui dit, sans un mot, « je suis là à ma place et c’est ok que tu sois là en face de moi ».

Je baisse les yeux sur mon livre mais je ne peux plus lire.

Réintégrer mon environnement

J’analyse ce qui vient de se passer : j’étais dans mon monde fait d’un mélange de lecture et de rêveries. Je rencontre un regard qui soudainement me réintègre à mon environnement proche, celui du train, peuplé d’autres êtres vivants. Je sens la vie qui m’unit à cet homme et à tous les autres autour de moi. Je regarde les personnes dans le wagon, sur leur smartphone, coupées les unes des autres. Et je réalise le vertige que cela serait de nous regarder en vrai. J’imagine la possibilité d’un courant vital qui circulerait de nouveau entre nous si nous avions l’idée de nous voir pour de bon. Quelle énergie cela produirait dans l’atmosphère ! Quelle puissance sociale et politique adviendrait si nous décidions de nous regarder : une communion d’existences palpable. Une nouvelle manière – pourtant très ancienne – d’être ensemble.

C’est renversant… et probablement utopique.

L’inattention civique

En faisant des recherches sur les interactions sociales, en vue du prochain week-end de méditation que je vais enseigner, j’ai découvert le travail de Erving Goffman. Ce sociologue canadien a forgé le concept de « l’inattention civique ». Cette expression recouvre « le caractère anonymisé », de « surface » de la vie dans les villes. Erving Goffman pointe les nombreuses manières dont nous détournons le regard, dont nous évitons les conversations et renforçons les frontières privées au cœur de la vie publique. La solitude et l’invisibilité sont pour lui les résultats logiques de cette inattention civique en tant que « mode de territorialité personnelle ».1

Mais comment dissoudre cette inattention civique érigée en politesse ?

L’antidote à l’indifférence

Car il paraît difficile de regarder délibérément des inconnus dans les yeux. Par exemple pour une femme, regarder franchement un homme dans les yeux c’est évidemment prendre des risques… Pourtant, peut-être existe-t-il là, à cet endroit d’impossibilité, une manière de refaire communauté.

Dans les traditions de bienveillance, qu’elles soient bouddhistes, hindoues ou psychologiques – je pense à Erich Fromm ou à Carl G. Jung – c’est précisément à l’endroit de la frustration ou de la souffrance que l’on peut le plus intensément sentir notre aspiration à être en lien. Les pratiques de bienveillance aimante nous soutiennent dans notre désir profond d’être relié·es, reconnu·es et aimé·es. En sentant la blessure d’être coupé·e des autres, on découvre notre cœur tendre et ouvert, ce cœur qui ne demande qu’à aimer. On peut alors s’offrir à soi-même cette tendresse puissante puis la faire rayonner autour de nous. Il s’agit de méditations guidées très anciennes et furieusement d’actualité.

La tendresse est révolutionnaire

C’est en ce sens que j’ose dire que la tendresse est révolutionnaire (voir à ce propos ma contribution dans Le Journal du Yoga de mai-juin 2026). Je pense aussi aux mots de Maya Angelou, dont j’ai choisi un portrait pour illustrer cet article

L’amour guérit et libère. En employant le mot amour je ne parle pas de sentimentalité mais d’un état si puissant que c’est peut-être ce qui maintient les étoiles dans le ciel et fait couler le sang en flot régulier dans nos veines.2

Si l’amour maintient les étoiles dans le ciel, comme l’écrivait également le poète Dante, il peut certainement tenir les êtres ensemble…


  1. Je dois cette découverte à la lecture de l’article « Varieties of Tulpa Experiences: Sentient Imaginary Friends, Embodied Joint Attention, and Hypnotic Sociality in a Wired World » de Samuel Vayssière ↩︎
  2. Maya Angélou, avant-propos de « Maman & moi & maman » ↩︎

Mes prochaines rencontres :

  • Un week-end de méditations guidées « Nourrir ses démons« , du 3 au 5 juillet en région parisienne.
  • Deux ateliers de méditation de bienveillance le mardi 23 juin et le mardi 7 juillet, de 19h30 à 21h à Paris.
  • Laissez-moi un commentaire pour en savoir plus.
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