une femme en blanc, qu'on voit au loin au milieu d'un champ d'été. Une image pleine de sensations

L’été, saison des sensations

Depuis toujours, j’attache une grande importance à l’intelligence. Les gens d’esprit m’impressionnent. Leur conversation force mon admiration. Et j’essaie d’être à la hauteur. Par exemple, pour préparer un week-end d’enseignements comme celui que je vais proposer sur l’enfance, je me documente beaucoup, cherchant à encourager en moi cette capacité d’analyse et de synthèse qui me fascine tant.

Or, en lisant l’intrigant roman Arrêt sur enfance de Manuela Draeger, je note page 11 une phrase qui me déconcerte. La voici. Yaki, un jeune garçon, dit : « J’aime bien parler au hasard, ça évite de répéter fastidieusement ce qu’on a déjà formulé à l’intérieur de sa tête. Le plus souvent ce qui nous rôde sous le crâne ne mérite pas de repasser par la bouche sous forme de mots inutiles. Ça vous arrive à vous aussi de ne pas avoir envie de dire ce que vous venez de penser, non ? Et d’ouvrir la bouche au hasard pour que quelque chose d’autre en jaillisse, quelque chose que vous n’attendiez pas. »

… ouvrir la bouche au hasard pour que quelque chose d’autre en jaillisse, quelque chose que vous n’attendiez pas…

Se laisser surprendre par notre propre langage

Cette phrase m’arrête car elle va à l’encontre de ce qu’on ma appris : Réfléchis avant de parler. Tourne sept fois ta langue dans ta bouche. Tais-toi si tu n’as rien d’intéressant à dire !…

Yaki nous parle d’une expérience totalement différente de celle qui consiste à soigneusement contrôler ce que nous allons dire ; cette injonction à réfléchir sagement, à penser sérieusement ou encore à énoncer clairement et distinctement… Yaki, lui, témoigne de la possibilité de se laisser surprendre par nos propres mots.

Serait-ce un des secrets de la spontanéité de l’enfance ?

Il ne s’agit pas d’arrêter de penser – de toutes façons le pourrions-nous ? Mais peut-être est-il possible d’expérimenter un autre rapport à la parole. Tout comme l’écriture automatique peut donner lieu à des fulgurances poétiques, la parole spontanée – celle qui se libérerait d’une élaboration mentale sophistiquée – pourrait nous raconter une nouvelle vision des situations.

Une parole plus spontanée pourrait nous inviter à inventer.

Développer nos sensations

Mais comment comprendre ce que nous voyons, ce que nous voulons décrire sans passer par la réflexion habituelle ? Dans une performance que je suis allée voir à Lille le mois dernier, Voir clair avec Monique Wittig la comédienne Adèle Haenel nous dit « Développer la compréhension, c’est développer les sensations. »

Cela me ramène à la méditation : durant une session de pratique les pensées sont tellement fluctuantes, changeantes et volatiles que nous commençons à leur faire moins confiance. Et puis ensuite, à y attacher moins d’importance. La pensée devient moins intéressante et surtout moins crédible. Pour autant la méditation n’est pas là pour nous anesthésier. Au contraire elle nous rend plus vivant·es et sensibles. Car elle remet les sensations corporelles et émotionnelles au premier plan. Elle opère un travail de « désintellectualisation » de notre mental pour nous autoriser à sentir pleinement notre vie.

Nous serait-il possible de parler à partir de ce que nous sentons plutôt qu’uniquement selon ce que nous pensons ? Nous pourrions comprendre le monde qui nous entoure à partir d’une surprise, d’un picotement agaçant, d’un parfum d’herbes sèches, d’un bourdonnement, d’un rayon de soleil entre les feuilles d’un tilleul, d’une goutte de pluie qui roule sur notre bras.

L’été est parfait pour cela, n’est-ce pas ? Et si nous prenions le pari de l’établir comme saison des sensations et d’expérimenter un nouveau rapport à ce qui nous entoure ?

Ameuter tous nos sens

Dans Une révolution intérieure, où Gloria Steinem parle beaucoup de l’enfance et de l’éducation, elle écrit : « Nous devons utiliser la totalité de nos sens si nous voulons valoriser la totalité de ce que nous sommes ». La féministe américaine commente à ce moment-là un rapport à l’art qui devrait engager tous nos sens. L’art que l’on produit, l’art que l’on regarde ou que l’on partage. Mais la proposition peut tout à fait se décliner comme un art de vivre.

Il me semble que cette citation est une magnifique invitation à prolonger l’été en nous entraînant à valoriser tous nos sens, et pas seulement notre intellect, afin de découvrir un peu mieux qui nous sommes.

Bon été à toutes et tous, et bonnes sensations. Je vous retrouve à la rentrée et vous propose un week-end Le Jardin de l’Enfance dès le mois d’Octobre, en résidentiel à 1 heure de Paris. Laissez-moi un commentaire pour recevoir les informations pratiques.


Photo : Le Ngoc Tan

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