Donner de la profondeur au monde

Dans son excellente rubrique « Philo Déco », le magazine Elle Décoration interviewe le psychanalyste et ethologue Boris Cyrulnik. Nul doute que la crise du coronavirus va bouleverser nos modes de vie et nos intérieurs écrit en introduction la journaliste Danièle Gerkens. Et Boris Cyrulnik nous explique pourquoi et comment. Dans une de ses réponses, une phrase m’a particulièrement interpelée :

Depuis quelques décennies, la vue est notre sens le plus sollicité et cela va en s’accélérant avec les smartphones, les réseaux sociaux, les sites de vidéo […] Notre vue est gavée d’images tandis que nos autres sens sont affamés. La prédominance absolue du visuel affaiblit la pensée, empêchant le raisonnement.

Notre société est aujourd’hui essentiellement basée sur la sollicitation du sens visuel. L’image est devenue prédominante en communication. Elle a donné naissance à des réseaux sociaux puissants (Pinterest ou instagram) qui permettent de communiquer en un flash sans besoin de texte, d’arguments ou de références développées. Et ce que pointe Boris Cyrulnik, c’est que l’image seule ne fait pas assez travailler notre intelligence. Elle nous intime de réagir vite (like/share) sans réfléchir.

Je ne crois que ce que je vois !

Peut-on encore croire ce que l’on voit quand l’image est sujette à tant de « retouches »  ? Par ailleurs, ne compter que sur le sens de la vue rend finalement notre vie assez… plate ! Une vie basée sur l’image seule devient artificielle. Et il en va de même pour notre relation au monde qui, si elle se limite à la perception visuelle, perd en profondeur car trop superficielle, trop rapide, trop instantanée… Le beau n’est pas seulement visuel, il n’est pas qu’un simple plaisir des yeux, il est musique, senteur, saveur, douceur.

Un monde sensoriel plus riche

Le confinement, en imposant un nouveau rythme à toutes celles et ceux assignés à résidence, a justement fait fleurir de nouveaux comportements alertant nos autres sens. Comme si nous avions retrouvé du temps pour découvrir un monde sensoriel plus riche. Les cuisiniers et cuisinières en herbe se sont mis aux fourneaux à la recherche de nouveaux goûts, de nouvelles sensations (le #cuisinemaison a été partagé plus de 300K fois ces deux derniers mois sur instagram !). Les micro-potagers ont investi les balcons et appuis de fenêtres. Aux arômes de cuisine, se sont ajoutés les bougies parfumées et les huiles essentielles qui ont colonisé nos intérieurs durant le confinement. On redécouvre le plaisir du fait-main, du fait-maison. Les podcasts sont en plein essor, nous invitant à retrouver l’atmosphère de certaines émission radio qui faisaient appel à notre imaginaire au lieu de nous imposer une image toute faite. L’inouï, le « non déjà-entendu » est en train de se faire une place au soleil…

La perte de sens

Une chose m’a frappée : le fait que la perte du goût et de l’odorat fassent partie des symptômes très reconnaissables du coronavirus. À chaque fois qu’un de mes amis ou parent a été malade, cette « perte de sens » a été très stabilisante voire paniquante. Pourrais-je sentir à nouveau ? Pourrais-je goûter à nouveau ? C’est tout notre monde sensoriel qui s’en trouve affecté et nous rappelle que oui, il est important de nourrir nos cinq sens.

Éloge de la patience

Mais on ne peut pas nourrir nos sens comme on fait un plein d’essence ou comme on recharge son smartphone ! Pour nourrir nos cinq sens, il faut du temps. Sentir, écouter, toucher, voir, goûter demande de la délicatesse, demande une approche de la vie moins brusque, moins précipitée, plus respectueuse de soi et des autres. Il est quasiment impossible de nourrir nos sens dans un climat d’urgence permanent.

Nourrir nos sens, prendre du temps pour soi, réinvestir nos intérieurs seront autant de moyens pour construire un autre monde.

dit encore Boris Cyrulnik*

La pleine éclosion des sens comme corolaire de la patience ? Cela pourrait être une belle définition de la méditation…

La patience comme atout professionnel

Réinventer la patience, au lieu de plonger à nouveau dans l’urgence systématique, est une clé pour penser (panser ?) le monde dans lequel nous souhaitons vivre ? La patience pourrait notamment nous aider à mieux comprendre les situations professionnelles. Regarder, sentir, écouter au lieu de foncer tête baissée. Choisir d’être pleinement là, en s’appuyant sur notre présence sensorielle, plutôt que de n’être que l’ombre de nous-même. Et ainsi saisir plus profondément l’attente de nos partenaires commerciaux pour élargir les négociations possibles. Sentir mieux les difficultés d’un client pour trouver ensemble des solutions. Repérer davantage les centres d’intérêt réels d’une collaboratrice afin d’orienter ses missions voire sa carrière…

En nourrissant notre présence et notre acuité, la patience peut alors devenir un véritable atout dans la relation de travail. Et pour cela, au lieu de nous précipiter dans un rythme effrené qui nous aveugle, nous pourrions tenter de goûter une nouvelle patience invitant à plus de clarté, plus de discernement et plus de profondeur.

Et si, dans les prochaines semaines, au lieu de reprendre ce rythme effrené qui nous a tant aveuglés, nous commencions à apprivoiser une patience bienfaisante, celle qui nous invite à plus de clarté, plus de discernement et plus de profondeur ?

*Pour la petite histoire, j’ai rencontré Boris Cyrulnik alors que nous intervenions tous les deux à la journée Méditation 2018, organisée par les magazines La Vie et Sens et Santé. Boris y donnait une conférence sur la résilience et moi sur la bienveillance au travail.

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